Les Nouvelles littéraires

Interview dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, du 10 avril 1926.

Rouquette parle de la réalité de ses aventures à la journaliste Marcelle DEFFINS. Elle le provoque sur la rumeur que ses aventures sont peut être inventées.

Concernant l’Islande, le témoignage de son guide Einar Jonsson, dont j’ai eu la confirmation pas son fils et ses petits fils, lève toute ambiguïté.

L’article définit le rôle d’Einar dans cette odyssée où Rouquette se plait d’être dans la Divine Comédie de Dante. Rouquette écrit dans son roman alors qu’il en route vers le Groenland avec un Norvégien : « Pèlerin d’un siècle moderne, il vient de descendre aux enfers sans avoir près de lui la vigilante amitié de Virgile ». Effet de manche car plus tard ce qui ressort est dans l’article: « Einar, nouveau Virgile conduisant l’aventureux voyageur à travers l’épouvante glacée de l’Île d’Enfer ». L’amitié était bien là.

Interview in The Literary, Artistic and Scientific News, April 10, 1926.
Rouquette talks about the reality of his adventures to journalist Marcelle DEFFINS. She provokes him on the rumor that his adventures may be invented.
Concerning Iceland, the testimony of its guide Einar Jonsson, of which I had the confirmation by his son and his grandsons, removes any ambiguity.
The article defines the role of Einar in this odyssey where Rouquette enjoys being in Dante’s Divine Comedy . Rouquette writes in his novel while on his way to Greenland with a Norwegian: « Pilgrim of a modern century, he has just descended into hell without having close to him the vigilant friendship of Virgil ». Cuff effect because later what emerges is in the article: « Einar, new Virgil leading the adventurous traveler through the icy dread of the Isle of Hell ». The friendship was there.

Source gallica.BnF.fr, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6450364h/f5.item
Titre :  Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques : hebdomadaire d’information, de critique et de bibliographie
Éditeur :  (Paris)
Date d’édition :  1926-04-10

Louis-Frédéric Rouquette a-t-il vécu ses romans ?

On m’introduit dans la chambre de Louis- Frédéric Rouquette. Chambre claire, vaste, nue. Une royale fourrure de bête couvre et déborde le lit Sa jeune femme, qui fut avec lui dans le Nord Canadien, m’avance un fauteuil et, simple et gracieuse, s assied au bord du lit. L’auteur du Grand Silence Blanc, de l’Île d’Enfer, de l’Épopée Blanche et autres romans des régions polaires, s’excuse de me recevoir « dans sa ruelle » comme la précieuse Mlle de Scudéry, un coup de froid le tenant alité depuis quelques jours.
Bonne affaire pour nous qui venons lui demander, avec quelle audace, si ses livres furent vécus par 55 degrés sous zéro, ou imaginés dans là clémente atmosphère de son cabinet de travail.
Je m’étonne donc de le trouver couché. Un coup de froid entre les murs de notre bonne ville de Paris, par cette température qui fait fleurir, en mars, les vergers d’Ile-de-France ! Ce refroidissement paradoxal ne manquera pas de passionner ceux qui vous classent avec entêtement parmi les romanciers d’imagination, si la nouvelle s’en répand.
De l’ironie dans les yeux, presque brutalement, Rouquette ordonne.
  – Vous la répandrez.
  – Bon. Et puis ?
  – Et puis, vous direz que je laisse a chacun le droit de critiquer mon œuvre dans sa forme, de prendre intérêt ou non au récit de mes aventures, mais que je m’élève énergiquement contre la négation de mon effort et de la peine que m’ont coûtée mes voyages là-haut.
« J’ai vécu – rudement vécu – dans les pays dont j’ai parlé, que ce soit dans les plaines glacées d’Alaska — où j’écrivis le Grand Silence Blanc en vingt-deux jours, – dans la prairie canadienne où l’Indien est roi, en Islande ou sur les mers australes d’où j’ai rapporté Les oiseaux de tempête.
« Jean de Pierrefeu m’accusait, dans La Dépêche de Toulouse, de faire mes voyages en sleeping. Vous lui demanderez de ma part à quelle heure part le train qui va de Seydisfjord à Rejkjavik.
« Je lus le premier a traverser l’Islande par les grands glaciers de Seydisfjord à Rejkjavik. Et j’ai mis cinq mois pour en couvrir la distance qui n’est que de 420 kilomètres. »
L’énergie sculptée sur le visage, il ajoute :
  – Je ne suis pas le seul romancier qui ai vécu ses romans avant de les écrire. Je suis l’un de ceux-là.
  – Je le croîs.
Un silence suit. J’évoque Jes héros des romans de Louis-Frédéric Rouquette : Hong-Tcheng-Tsi, le sage chinois rencontré, un soir au Northern, fameux bar de Sitka, dans l’île Baranov, au 57° degré de latitude nord ; Kotak, l’Esquimau Innuit, habile chasseur de phoques, si fier de sa javeline, du harpon, de sa lance, armes. assurait-il, que ses pères tenaient de Klouch, le Grand Maître des Sommets « à l’époque où l’homme parlait comme uu chien » ; Grégory Land, diplômé de l’Université californienne de Berkeley, me- nant depuis des années son team sur le trail, courant les pistes neigeuses derrière ses chiens pour distribuer lettres et journaux sur tout le territoire du Yukon ; et l’Homme un Cévenol venu chercher fortune sur la terre « qui paye » l’Homme qui portait un cha- peau haut de forme et une redingote, par 30 degrés sous zéro, là-bas, là-bas, dans l’absolue désolation du grand silence blanc, parce que c’était dimanche, et les mineurs du camp de Kid’s City n’osaient pas rire ; Einar, nouveau Virgile conduisant l’aventureux voyageur à travers l’épouvante glacée de l’Île d’Enfer, et ces oblats de Marie-Immaculée, Robes-Noires de l’Epopée Blanche, accomplissant leur sacerdoce dans le mystère du Grand Nord Canadien, prêchant la charité chrétienne aux tribus ( qui étendent leur domaine de l’Océan à l’Océan, du cercle arctique aux lacs du sud : Montagnais et Pieds-Noirs, Castors et Couteaux-jaunes, Plats-
côtés-des-chiens et Esclaves, Peaux-de-lièvre et Loucheux, Cris de la Plaine et Cris des Bois…
Rompant le silence, je demande :
  – Les héros de vos romans : créés ou vus ?
  – J’ai connu la plupart du temps les hommes que j’ai peints. On m’a parlé des autres. Je n’ai rien inventé. J’ai partagé la vie des premiers. Je les ai vus vivre. Il m’était plus facile de rapporter leurs gestes que de forger des statues à leur taille.
  – Et votre chien Tempest, vaillant leader du team, quand vous couriez l’Alaska ?
Le visage, resté sévère, se détend. La voix s’amollit pour me répondre.
  – Tempest fut mon ami. Un homme pour moi, mieux qu’un homme : un bon chien.
Mme Rouquette est allée me chercher la photographie du brave chien d’Alaska.
Le portrait de Tempest en main, j’écoute son maître, qui parle, maintenant à cœur ou-
vert.
  – C’était la plus intelligente, la plus tendre des bêtes. Etre seul, tout seul pendant des mois dans la forêt nordique ou dans le mortel silence des groupements glaciaires ne vaut rien, à la longue, pour la cervelle du civilisé. La dépression physique aidant, l’idée fixe, la hantise ont facilement raison du meilleur équilibre humain. Et, sans Tempest.
« Tenez, je me suis souvent remémoré, depuis, cette remarque des Essais de Montaigne : « Aux gestes même qui n’ont point de voix par la Société d’offices que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication; leurs mouvements discourent et traitent ». Le langage n’est pas forcément un moyen phonique. Et mes conversations avec Tempest me sauvèrent, plus d’une fois, du découragement ou de la folie. »
Rouquette me tend une lettre qu’il prend parmi son courrier entassé sur la table de chevet.
Lisez. Elle me vient d’une inconnue.
Je lis. La signataire réclame une photographie de Tempest « l’admirable compagnon de vos randonnées » dit l’épistolière.
Et Louis-Frédéric Rouquette reprend :
  – Je ne suis pas incompris de tout le monde, heureusement ! Je reçois journellement des lettres de tout jeunes gens. Charmantes lettres écrites spontanément par des lecteurs de seize à dix-sept ans. Griffonnage et calligraphie qui me rappellent l’enthousiasme de ma jeunesse quand Le Sphinx des Glaces et Le Capitaine Natteras faisaient mes délices.
« On ne peut contenter tout le monde et son père. La Fontaine a toujours raison.
  – Certes ! Le directeur de la librairie Flammarion, qui présenta si curieusement et si intelligemment votre Épopée Blanche (1) me disait le gros succès de vos œuvres au Canada.
  – André Samuel est pour moi plus qu’un libraire : c’est le meilleur des amis. S’il vous a parlé de ma vente, là-bas, il a dû vous dire la difficulté d’écrire sur le Canada pour les Canadiens.
  ..
  – Le buste de Louis Hamon a été déboulonné et jeté, par deux fois, dans le lac de Péribonka, sous prétexte que l’auteur de Maria Chapdelaine avait manqué à tous ses devoirs de Canadien en représentant ses
compatriotes comme des « défricheux ». L’héroïne du roman, la jeune fille de Péribonka, qui soit dit en passant, signe aujourd’hui son nom de famille complété de « Maria Chapdelaine », s’en est émue. C’est pour cette raison que M. Dalbise, dans Le Bouclier Franco-Canadien, s’est donné à tâche d’expliquer, ligne à ligne, l’œuvre bien vécue et si délicieusement écrite de Louis Hamon. Cette mise au point porte ses effets, maintenant. En quittant Louis-Frédéric Rouquette, il m’avait dit :
  – je me résume. Je ne suis pas « l’enfant amoureux de cartes et d’estampes ». J’ai vécu mes romans avant de les écrire. Quant à la mystique de l’Épopée Blanche, c’est la mystique de toute mon œuvre. Si,
bien que je ne l’aie pas cherché, mon dernier livre est un acte de foi, c’est que, des rives du Saint-Laurent aux extrêmes limites du monde, le terrain est bon pour faire croître et mûrir le grain le plus pauvre l’âme d’un homme qui, une fois de plus, disait adieu à d’autres hommes.

Chez moi, j’ai lu.
  – Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompit Grégory.
  – Possible, c’est comme ça ! Ça ne vous dit pas comment j’ai connu Tempest ? La chose est simple. Je prospectais à l’ouest des Alpes alaskiennes, le long de la Tanana river, l’affluent de gauche qui se jette dans le Yukon, à Nuklukayet.
  – Dix ! laissa tomber Grégory.
  – Quoi ?
  – Rien. C’est la note que je vous donne.. en géographie.
  – Bête.
Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Grégory ne peut prendre l’épithète pour lui..

Au fait, ai-je dit ici le sujet que caresse en ce moment le romancier-reporter ?.
  Tempest, Chien d’Alaska.

Marcelle DEFFINS.

(1) « L’Epopée Blanche » fut mis en montre entourée de mocassins, raquettes à neige, fourrures de phoques, etc., rapportés par L.-F. Rouquette.

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